Projet de création de l'Institut des Humanités de Paris

Déclaration des directeurs d’UFR du secteur Lettres et Sciences Humaines

 

Les directeurs des 8 UFR qui composent le secteur Lettres et Sciences Humaines de l’Université Diderot Paris 7, réunis à plusieurs reprises pour analyser la situation actuelle de leur secteur et son avenir, ont décidé de proposer aux enseignants chercheurs de leurs composantes et aux instances de l’Université, de discuter du projet de création de l’Institut des Humanités de Paris à l’Université Paris Diderot, établissement dans lequel ils se regrouperaient tout en maintenant, dans une première phase, leur existence en tant qu’UFR (s) à l’Université.

1- Pourquoi ce projet ?

• Au regard des risques à venir :

Par beaucoup de signes, la mutation actuelle qui affecte l’ensemble du paysage universitaire, et de notre université spécifiquement, risque de conduire à une marginalisation aggravée du secteur lettres et sciences humaines :

-       Les orientations de la recherche telles qu’elles se dessinent vont accroître la concentration des investissements supposés rentables dans le domaine des sciences exactes et appliquées, au détriment des savoirs sur l’homme, notamment par l’augmentation prévisible de capitaux étrangers au monde académique.

-       L’utilitarisme envahissant veut maximiser quantitativement la rentabilité des connaissances, en éliminant celles qui lui paraissent d’inutilité sociale, ou qui ne débouchent pas sur des professions répertoriées et identifiées d’avance. Notre secteur est particulièrement exposé de ce point de vue.

-       Il est prévisible que la politique de regroupements entre universités et de fusions par blocs, malgré leurs tâtonnements actuels, se fera en prenant en compte prioritairement les intérêts des sciences exactes et leurs applications, ce qui obligera les composantes du secteur lettres et sciences de l’homme, à suivre le mouvement au détriment de la cohérence de leurs projets spécifiques, ou bien à chercher des alliances centrifuges. Nous avons constaté que la plupart de nos composantes seraient tentées par des alliances qui les aimanteraient fortement vers l’extérieur, voire plus, et fragmenterait davantage le secteur lettres et sciences humaines dans notre université.

-       L’autonomie des universités pourrait se traduire par une dépendance vis-à-vis d’intérêts locaux et à courtes vues, du fait de l’affaiblissement du rôle de l’Etat comme tiers d’intérêt général. Sur ce plan une idéologie gestionnaire et bureaucratique envahissante risquerait de faire sentir ses effets homogénéisants les plus aveugles.

-       Nos composantes et nos disciplines du secteur LSH ne sont, la plupart du temps, que des entités juxtaposées, n’ayant pas su créer une synergie de recherche, de formation, de défense des intérêts communs et de mutualisation des moyens. Cette situation nous met en porte-à-faux par rapport à l’ambition interdisciplinaire affichée de notre université dans notre secteur, et entre les secteurs.

• Au regard de nos chances :

            Le regroupement de nos capacités en une entité créerait un potentiel conséquent de développement commun et de valorisation de nos spécificités, nous permettant de mieux peser sur les décisions à venir :

-       Par le nombre d’enseignants chercheurs titulaires de notre secteur (350) et d’équipes de recherche (34), par le nombre d’étudiants dans les cursus (10.000), de doctorants (plus d’un millier), par le réseau dont nous disposons déjà de chercheurs associés et de partenaires, nous représentons le pôle LSH le plus important à Paris intra muros.

-       La variété des disciplines et des compétences existant dans notre secteur (arts, lettres, langues, droit, économie, géographie, histoire, psychologie, sciences du langage, sociologie, philosophie…) permettrait la création de nombreuses intersections qui couvriraient un vaste champ de la recherche coordonnée et des appels d’offre.

-       L’alliance interne qui va se constituer de la sorte nous donnerait la possibilité de mieux maîtriser les alliances externes (ou les nouvelles adhésions), sur la base de choix cohérents, et non de les subir comme des fatalités.

-       Le nouveau bâtiment en construction sera ainsi l’occasion de constituer un habitat commun conjoignant le rapprochement matériel et intellectuel, la mutualisation des moyens et la collaboration scientifique et pédagogique. Ce lieu pourrait devenir, à Paris, un espace comparable à ce qu’a été la MSH, appelée à déménager en banlieue.

2- La notion d’Humanités

            La notion d’Humanités autour de laquelle nous souhaitons construire cet institut, a une longue et riche histoire qui se confond avec celle de l’université en Europe. Elle en est même au principe de sa constitution. Nous constatons au cours des dernières années, sa reprise et sa réactualisation dans l’espace public (Cf. série de conférences à l’UTLS, Débat à l’ENS avec A. Badiou, enseignements de B. Latour) et notamment par la conférence de J. Derrida (L’Université sans condition, Galilée, 2001) qui en appelle à de nouvelles humanités pour la sauvegarde de l’université et de sa souveraineté. Ce mouvement qui ne peut être assimilé à un retour réactionnaire ou à une restauration humaniste, correspond à des analyses convergentes qui recoupent pour une part ce que nous indiquions précédemment concernant les risques que courent conjointement les sciences humaines et sociales, les arts et la littérature, les langues, sauf lorsque ces dernières sont ramenées à un instrument de communication. La notion d’Humanités indique tout à la fois l’enjeu qui les relie, et en même temps ce qui fait que cet enjeu est celui de l’université même, à savoir le lieu de la formation par la culture générale, par la pensée critique (y compris de l’humanisme), par la prééminence donnée aux rapports de vérité et de dignité que les hommes instaurent entre eux et avec leur monde, par la liberté de tout dire. Or, un tel enjeu (qui correspond à l’existence même d’un espace public), est perdu de vue, sinon ravalé, voire même annulé : d’une part par l’accélération des mutations technoscientifiques et de la mondialisation qui accroît la compétition pour des compétences technicienne au détriment de la formation par la praxis des Humanités, ou qui réduit celle-ci à un savoir sur le « facteur humain » ; et d’autre part, du fait de la course productiviste qui fixe des finalités et des intérêts économiques, déterminés par la vitesse et la rentabilité. La notion d’Humanités à l’université, vient donc désigner la nécessité d’une résistance à ces impératifs, et en même temps l’exigence de nouer étroitement le développement des savoirs technoscientifiques avec ceux qui concernent l’homme, ses liens avec ses semblables, avec les vivants, avec les objets techniques et avec son monde.

 

3- Objectif et missions de l’Institut des Humanités de Paris

 - Sa vocation :

            L’Institut des Humanités de Paris est un grand établissement d’enseignement et de recherche de l’Université Paris-Diderot. Ses missions sont :

-       La création et la transmission des savoirs et des pratiques des Humanités considérées du point de vue de leurs spécificités disciplinaires, de leurs intersections réciproques et de leurs interactions possibles dans tous les domaines.

-       Le développement des recherches croisées sur les effets du développement de la mondialisation technoscientifique et industrielle sur l’homme dans son rapport à lui-même, sur ses liens sociaux et politiques, sur ses relations aux objets et dans son milieu de vie.

-       L’instauration d’un lieu permanent de débat et de réflexion internationales où se déploierait la question des Humanités : son sens ou sa destination, son histoire, son avenir, sa condition. Le nouveau bâtiment en cours de réalisation pour le secteur LSH accueillera cette tâche.

- Ses missions :

            L’institut aura pour mission le développement de la formation et de la recherche dans les champs où peuvent concourir plusieurs disciplines. La transversalité des savoirs est sa visée générale. Nous avons commencé à en entrevoir quelques unes : la ville, l’immigration, l’éthique, l’environnement, le travail, la traduction des cultures, etc.

-       Sur le plan de la formation, l’Institut créera des formations transverses entre les disciplines et les UFR qui le composent, ainsi que des formations intersciences entre les Humanités et les sciences exactes ou leurs applications.

-       Sur le plan de la recherche, l’Institut se dotera d’une organisation pour des réponses pluridisciplinaires aux appels d’offres et pour les contrats de recherche coordonnés. Il accueillera des séminaires inter ou transdisciplinaires ou ayant des objets de recherche transversaux.

4) Son organisation :

            L’institut sera composé à l’instar de tous les établissements d’enseignement supérieur :

-       Un conseil d’administration composé de 15 membres où les directeurs des 8 UFR seront membres d’office, 2 membres représentants les étudiants, 2 membres représentant le personnel IATOS, 2 membres représentants les équipes de recherche n’appartenant pas à une UFR, 1 membre extérieur.

-       Un Conseil Scientifique composé des directeurs de toutes les équipes de recherche composant l’Institut

-       Une équipe de direction : directeur, adjoints, chargés de mission, etc.

-       Deux départements pour l’enseignement et pour la recherche

5) Processus de création de l’Institut :

La création de l’Institut donnera lieu à un véritable processus impliquant les UFR et les instances de l’université. Des rencontres, des débats, des appels à contribution seront ouverts à tous les enseignants chercheurs. Le processus s’achèvera par une assemblée générale fondatrice. Un premier vote de cette déclaration sera demandé aux Conseils des UFR, à la suite duquel sera sollicitée l’inscription du projet de l’Institut en supplément au plan quadriennal de l’Université.

 

Paris, le 16 décembre 2008

 

 

Jean Michel BENAYOUN, U.F.R. Études Interculturelles de Langues Appliquées (EILA)

Fethi BENSLAMA, U.F.R. Sciences Humaines Cliniques (SHC)

Catherine BERNARD,  U.F.R. Études Anglophones Charles V

Jean DELABROY, U.F.R. Lettres, Arts et Cinéma (LAC)

Eric GUERASSIMOFF, U.F.R. Langues et Civilisation de l'Asie orientale (LCAO)

Françoise LESTAGE, U.F.R. Sciences Sociales

Philippe MARTIN, U.F.R. Linguistique (UFRL)

Albert PLET, U.F.R. Géographie, Histoire, Sciences de la Société (GHSS)



Etudes Anglophones, EILA, GHSS, LCAO, LAC, Linguistiques, SHC, Sciences sociales.

 

Ce projet reste ouvert à l’adhésion d’équipes de recherche hors l’Université Paris-Diderot.