Séminaire

Pour une Antiquité-Monde

Organisateur : Carole Boidin , Tristan Mauffrey , Maxime Pierre et Antoine Pietrobelli
Lieu : UNIVERSITÉ PARIS-DIDEROT - Rue Thomas Mann 75013 PARIS Salle 681C (GRANDS MOULINS 6e étage)
INFORMATION ET CONTACT : Antoine Pietrobelli
Date : Du 11 octobre au 16 mai

A partir de la rentrée, le programme Antiquité, territoire des écarts reprend, sous la responsabilité de Carole Boidin , Tristan Mauffrey , Maxime Pierre et Antoine Pietrobelli:

POUR UNE ANTIQUITÉ-MONDE : LA GRÈCE, ROME ET LES AUTRES

L’Antiquité gréco-romaine a souvent été instrumentalisée pour écrire des histoires nationales, impérialistes, et même les études postcoloniales offrent des exemples de nouvelles instrumentalisations. Les empires ont légitimé leur domination par l’exemple grec ou romain, tandis que les nationalismes européens ou plus tard des états décolonisés se sont inventé des ancêtres préromains (Gaulois, Germains, Celtibères, Berbères, Phéniciens, etc.), ce qui revenait à faire de la Grèce et de Rome le double épicentre – et l’origine implicite – de leur histoire commune. Notre projet est d’opposer à ces grands récits identitaires, une Antiquité- monde polycentrée. L’empire grec d’Alexandre, les royaumes hellénistiques puis l’empire romain furent des espaces pluriculturels, pacifiés et, pour ce qui est de Rome, englobant l’ensemble du monde connu. À l’opposé de la théorie du « choc des civilisations », il est possible d’envisager ces mondes anciens comme des lieux de perméabilité et de fluidité interculturelles. Les Grecs et les Romains furent en interaction permanente avec leurs voisins égyptiens, puniques, perses, scythes ou indiens. Ce que nous désignons comme grec ou romain est toujours un objet ambivalent qui est le fruit d’une rencontre ou le résultat de métissages.

Dans cette perspective décentrée, le grec et le latin sont une ouverture sur une Antiquité-monde. Les textes des historiens, géographes, ethnographes anciens, mais aussi des poètes et des orateurs ainsi que les sources ethnographiques et archéologiques permettent de dés-européaniser l’héritage gréco-romain. De cette approche mondialisée découle une attention particulière à la question des syncrétismes, transferts, hybridations, fusions et reconfigurations culturelles dans les pratiques et dans les discours.

Décentrer les études anciennes en les dés-européanisant, suppose de prêter l’oreille à la manière dont on parle aujourd’hui de cette Antiquité depuis l’Afrique, l’Inde, la Chine ou le Japon : quelles images s’y fait-on des Grecs et des Romains et quels usages en fait-on ? Comment notre propre regard s’en trouve-t-il changé ?

Séances

11 OCT..
2018
18h30 - 20h30

Galien l’Indien : histoire et enjeux de la médecine unani

Antoine Pietrobelli (Maître de conférences - Université de Reims)

Les nations d’Europe et d’Occident ont, depuis l’époque moderne, commis un

véritable holdNup sur l’Antiquité grécoNromaine. On répète que les Grecs et les Romains sont le berceau ou les racines de la civilisation occidentale et de ses valeurs. Ce point de vue relève d’une vision borgne de l’Histoire et l’exemple de Galien le montre bien.

Si les textes et la science galéniques sont parvenus en Occident, c’est parce qu’ils furent traduits en arabe à Bagdad au IXe siècle avant de l’être en latin dès le XIIe siècle pour les besoins des universités de médecine européennes. On sait moins, en revanche, que depuis Bagdad, cette science médicale s’est aussi diffusée en Asie et qu’elle est devenue l’une des médecines traditionnelles de l’Inde, connue sous le nom de unani tibb. La médecine de Galien, qui est considérée en Occident comme une science obsolète ou une curiosité pour antiquaires et philologues, est toujours pratiquée et enseignée dans les universités en Inde, au Pakistan ou au Sri Lanka pour soigner des malades. Un tel constat interroge et bouleverse bon nombre de nos certitudes.

L’exposé comprendra quatre temps et embrassera un arc temporel large depuis l’Antiquité jusqu’à notre contemporain. Il examinera d’abord les relations de Galien avec l’Inde de son temps, puis la diffusion du galénisme en Inde par les cours mongols au Moyen Âge. Dans un troisième temps, j’évoquerai les relations difficiles entre la médecine unani et la médecine occidentale allopathique durant la colonisation britannique X enfin j’évoquerai une première enquête de terrain menée au Sri Lanka au département de médecine unani de l’Université de Colombo.

15 NOV..
2018
18h30 - 20h30

Le Japon grec ou la possession des cultures

Michael Lucken (Directeur du Centre d’études Japonaises à l'INALCO)

« On peut trouver tout au long du 20e siècle tant de références à l’histoire, l’art, la philosophie et la littérature grecs dans la plupart des domaines de la culture japonaise qu’il n’est pas exagéré de dire que la Grèce ancienne a contribué de manière significative à la construction de l’identité moderne japonaise », écrit Giorgio Amitrano. Cette réalité est si diffuse que, pour beaucoup de jeunes gens en Occident aujourd’hui, les héros grecs ont inconsciemment l’apparence que leur ont donnée les créateurs de dessins animés japonais. Comment comprendre ce phénomène : s’agit-il, comme on le conçoit généralement en Europe, d’un exemple parmi d’autres d’une « occidentalisation » extrême de l’Archipel ou y a-t-il là quelque chose qui pointe vers le fait que les savoirs antiques constituent un « bien commun » ?
Pour répondre à cette question, je commencerai par une présentation rapide de l’histoire des savoirs sur l’Antiquité grecque au Japon, depuis les premières traces tangibles au 16
e siècle jusqu’à nos jours. On y apercevra la profondeur de l’imprégnation de la culture classique, notamment dans la langue comme en témoignent le nombre et la qualité des traductions. Dans un second temps, j’interrogerai la nature imaginaire de cette rencontre en prenant trois exemples marquants : 1) la découverte de l’entasis des colonnes du Hōryūji à la fin du 19e siècle ; 2) l’émergence d’un discours faisant du peuple japonais l’ancêtre des Grecs au début du 20e ; 3) l’affirmation de la culture japonaise comme retour à une Grèce nietzschéenne, autrement dit comme dépassement dialectique de la modernité occidentale chez les nationalistes des années 1930.
Après avoir souligné la parenté structurelle qui existe entre ces discours et ceux tenus par certains auteurs panafricanistes depuis la Seconde Guerre mondiale, je terminerai par une réflexion sur le concept de possession comme moyen de réarticuler imagination et pluralité.

13 DéC..
2018
18h30 - 20h30

La politique de l'amitié entre la Grèce antique et la pensée islamique

Intervention: Anoush Ganjipour (IHSS-EHESS) - Discutante: Carole Boidin Paris-X Nanterre

Socrate dans le Phédon

De la philanthropia à la walâya : la politique de l’amitié en islam

Je pars dans mon exposé de la jonction de deux thèses. Selon la première, la tradition métaphysique de l’islam, pendant toute son histoire et bien au-delà de la courte séquence de la “transmission”, se développe à travers un dialogue ininterrompu avec les Grecs, tout particulièrement avec Platon, Aristote et Plotin. La seconde thèse vient de Leo Strauss, bien inspiré comme souvent s’agissant de la philosophie islamique : de façon explicite ou non, expliquait-il, la lecture de la philosophie grecque par les musulmans est une lecture de part en part politique. On comprend donc que le dialogue avec les Grecs avait une visée constante : répondre à un problème politique qui ne cessait de se poser au sein de l’islam. Tel sera mon point de départ.

Ce problème politique de l’islam, j’essayerai de le formuler dans les termes d’une politique de l’amitié. Nous verrons comment, de Farabi jusqu’aux derniers philosophes gnostiques de l’islam au xviie siècle et en passant par Avicenne, l’effort des penseurs musulmans consiste à explorer les différentes variantes d’une politeia islamique. Dans cette perspective, l’amitié politique que l’Antiquité et l’Antiquité tardive grecques avaient pensée entre les deux concepts de philia et de philanthropia trouve un développement parallèle chez les musulmans : ici, il s’agit de refonder cette amitié politique à partir de l’amour divin et de l’amitié de l’homme divinisé, identifié à la figure du philosophe-roi. Je m’arrêterai surtout sur la spécificité de ce développement islamique, son terme clef, la walâya, et le rôle singulier qu’y joue le néoplatonisme.